Le marathon en marchant

« Quel temps tu veux faire? » J’entends souvent cette question quand j’annonce que je vais faire le marathon.

Je me suis lancé dans la préparation de ce marathon à la fin de l’année 2016, à la suite d’un weekend entre amis dans l’arrière pays. A vrai dire, je ne fais pas de la « course à pied », mais de la « marche volontaire ». C’est du moins ma manière de percevoir cet acte basique qui veut que l’on mette un pied devant l’autre avec plus d’élan qu’une marche classique. Je parle ici d’élan, non pour souligner la vitesse du corps qui augmente, mais pour désigner une poussée naturelle qui prend sa source dans un mouvement intérieur puissant. Cette marche est « volontaire » car elle est spontanée et tout aussi libre que la marche du flâneur, que celle du mystique, du promeneur, du voyageur, elle peut être sans contrainte. La différence entre la « course à pied » et la « marche volontaire » tient dans l’absence de cette contrainte qui nous coupe dans notre élan, l’effort. Les rougeurs, la sueur, la douleur. La marche n’est pas un sport. Même si on vous dira le contraire en vous vendant le dernier bâton de marche e-corp ou la montre qui calcule le nombre de battement de vos cils au kilomètre. Au-delà d’un mode de déplacement naturel pour certains animaux terrestres, on marche comme on respire. Malgré cela et bien que riche d’une base sportive, il m’a fallut plusieurs mois avant de retrouver les capacités physiques naturelles de mon corps, pour ne plus faire d’effort, ne plus être dans l’endurance, sans rougeur, sans sueur, sans douleur.

Dans notre société de l’homme pressé, par son travail, ses sorties, ses passions, son cercle d’amis, sa famille, majoritairement l’individu est transformé en citron dont on a extrait le jus. Celui-ci est dénaturé dans sa forme et dans son fond. Perdant sa saveur, il cherche du piquant dans les divertissements futiles, s’anesthésie aux paradis artificiels, se drogue, en buvant, en mangeant, en fumant, en se connectant, en achetant. Son but principal devient la jouissance, et cette quête toxique l’éloigne de sa propre nature. Il s’adapte, se robotise, parfois se brise rapidement, ou s’éteint lentement, malade. Parfois il y a un sursaut de l’instinct qui sauve, parfois il faut toucher le fond dans le drame, ou juste dans l’excès. Alors cet instinct de survie ou les évènements de nos vies nous poussent à nous demander, suis je le citron que l’homme presse ou l’homme qui presse le citron?

J’ai reconnu dans ma dernière lecture certains traits de ma pensée qui illustrent bien cette robotisation, jusque dans nos mouvements les plus naturels dans une activité tel que la marche:

« La lenteur est surtout le contraire de la précipitation…

L’illusion de la vitesse, c’est de croire qu’elle fait gagner du temps. Le calcul paraît simple à première vue: faire les choses en deux heures plutôt que trois, gagner une heure. C’est un calcul abstrait pourtant: on fait comme si chaque heure de la journée était celle d’une horloge mécanique, absolument égale.

Mais la précipitation et la vitesse accélèrent le temps, qui passe plus vite, et deux heures à se presser écourtent une journée. Chaque instant est déchiré à force d’être segmenté, rempli à craquer, on empile dans une heure une montagne de choses. Les journées à marcher lentement sont très longues: elles font vivre plus longtemps, parce qu’on a laissé respirer, s’approfondir chaque heure, chaque minute, chaque seconde, au lieu de les remplir en forçant les jointures. Se presser, c’est faire plusieurs choses à la fois, et vite. Ceci, puis cela, et encore autre chose. Quand on se presse, le temps est plein à craquer, comme un tiroir saturé parce que, sans ordre, on a empilé des choses et d’autres.

La lenteur, c’est de coller parfaitement au temps, à ce point que les secondes s’égrènent, font du goutte-à-goutte comme une petite pluie sur la pierre. Cet étirement du temps approfondit l’espace. C’est un des secrets de la marche: une approche lente des paysages qui les rend progressivement familiers…

Le paysage est un paquet de saveurs, de couleurs, d’odeurs, où le corps infuse. »

Frédéric Gros, Marcher, une philosophie ( 2009 )

La condition humaine dans notre société « moderne » est une clé de compréhension de mon choix d’aller à l’encontre de cette idée de lutte avec le temps dans l’accélération et la précipitation. De nombreux penseurs depuis le début de l’ère industrielle tirent l’alarme pour annoncer l’urgence de ralentir, et les dangers de la déshumanisation de nos vies. J’ai choisi de ralentir, et dans mon rythme, j’ai trouvé un retour au source de mon animalité/humanité et le plaisir simple de la promenade. Certains de mes proches peuvent en témoigner, aujourd’hui je peux m’élancer au dessus des 10km/h plus de 20 km sans rougir, sans transpirer, et sans souffrir. Comment j’ai fait pour y parvenir? J’ai simplement mis un pied devant l’autre, suffisamment de fois et suffisamment longtemps pour qu’un beau jour, cela me soit devenu aussi naturel de marcher que de « courir ». De ce fait, exit le chronomètre et exit les objets de mesure de « performance », puisqu’animé par l’étant, basique et authentique.

« Faire un temps, drôle d’expression », et à quoi bon il est vrai? Ainsi vous l’avez compris, mon marathon sera un marathon en marchant. Non pas a la manière d’un Philippidès dans son exploit de bataille mais de celle d’un de ses descendants, un guerrier pacifique qui par son élan, volontaire et joyeux, ne court plus dans le vent, mais glisse dans le temps.

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